14.01.2008
L'enfance
Il paraît que cela laisse des traces. L’enfance est toujours tapie. Pour moi, elle s’élance à l’appel d’une voix rauque. A l’odeur de cigarette et de café, un oeil cerné. Elle bondit à l’écoute de tournures argotiques et de chansons populaires. Elle fait battre le cœur de petite fille perdue dans la masse de « la middle class » blanche.
L’enfance n’est jamais bien loin et me hante à longueur de vie. A l’évocation d’apéros sans fin et du cri des alouettes au loin, je frétille. A la vue d’un regard franc d’un homme qui me désire et je replonge dans les bras forts de mes oncles fringants. La lueur de la télévision, le dimanche soir. Gavés de nourriture d’un repas d’une journée, la clémentine rafraîchissante, le fond de champagne au fond de la flûte. Lieux communs certainement, mon commun, ma communauté perdue. Le parquet qui grince, l’odeur du dimanche dans les rues et la boulangerie en bas de chez mes grands-parents « Aux gamins de Paris ». A dix ans, j’étais déjà nostalgique d’un temps qui n’existait plus. Ce nom me faisait rêver et c’est avec délice que j’allais y acheter des bonbons dont je me foutais. Le plaisir était dans l’atmosphère. J’avais l’impression d’être dans l’authenticité. Les lignes géographiques étaient déjà tracées, Paris serait ma ville, celle où j’allais exister. Paris est aujourd’hui autour de moi, elle reste quoiqu’on en dise symbole pour moi de vérité. Pas de centres commerciaux aseptisés et il reste, en bas de chez moi, un café noyé dans la fumée. Je m’y accroche, j’emmène ma fille sur la terrasse en été. Je savoure les phases en portugais des propriétaires et je prie pour que tout cela ne soit pas remplaçé par un « lounge bar » dont le nom me donne la nausée. J’habite à Paris, c’est ma ville à moi.
Les yeux verts de mon père. Le saut de l’ange filmé en super 8. L’effort à tout casser. Sa montée vers le mont tacul « le cul du Mont-Blanc » comme il se plaisait à le dire. Sa mine fatiguée à la descente. Le camping des rosiers à Chamonix, l’odeur des sanitaires, la gueule cramé des amoureux de la varappe et mes premiers coups de cœur à la vue de ces mines bronzés. J’avais un abonnement à la piscine municipale, je détestais la montagne et ses balades obligées. Je me souviens de Mickael Jackson qui hurlait dans mon casque au milieu des marmottes. Mais le mal s’instillait. Mon père reste mon père, je l’admirais. Ses gouttes de sueur et le plaisir qu’il prenait à se malmener. Je savourais l’éloge quand j’essayais de le suivre dans ses efforts. Je prenais place dans la chaîne maléfique de l’effort physique. Je continue à me surpasser et j’adore sentir les gouttes de sueur couler. Tout se gagne par l’effort, voici la morale de l’histoire. Je suis sportive donc à mon corps défendu.
Ma mère est fragile. Ses larmes sont son identité. Jolis traits à se damner. Manque juste la petite étincelle trop tôt étouffée par un père con comme un balai et une mère absente, elle aussi. Sacrée lignée. Une mère insaisissable en fait. Petit cliché à la rescousse qui a du mal à venir. J’ai toujours l’impression que ma mère n’est jamais vraiment présente dans mes souvenirs. C’est de la douceur à l’état pur, de l’amour, de l’aura tout autour de nous, ma sœur et moi. Petite, je trouve ses dessins magnifiques et ses histoires à dormir debout. Je la trouve évidemment très belle dans les robes que mon père lui dessine. Image onirique d’une femme, qui, encore aujourd’hui, ressemble à une fée. Elle aime danser, moi aussi. Les grands magasins étaient son domaine, elle en connaît tous les raccourcis, tous les codes. A 16 ans, elle poussait les chariots de marchandises, et passa ensuite sa vie dans la dentelle et les soutiens-gorges à balconnets. Ma mère, vendeuse de lingerie féminine et moi je connais tous les coulisses de cette maison devenue secondaire au fil des années. Galeries Lafayette, Printemps, Boulevard Haussmann, le comble de la superficialité au goût d’enfance et j’adore m’y vautrer.

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